Le ouattarisme : un logiciel politique de guerre civile

Pourquoi les ratonnades anti-haoussa d'Abidjan ne sont pas juste un fait divers...

J’ai repris la semaine dernière l’édito hebdo que j’ai longtemps rédigé sur la Côte d’Ivoire. Il est réservé aux abonnés payants de cette newsletter mais cette semaine je l’ouvre à tous les inscrits. Pour me donner les moyens d’aller au-delà de quelques posts par mois, rejoignez la communauté des abonnés.

Ainsi va la vie et ainsi va l’info. Un “buzz” chassant l’autre, il y a fort à parier qu’on ne parlera bientôt plus du tout des ratonnades insensées qui ont visé la semaine dernière des ressortissants nigériens, de la communauté haoussa, dans diverses communes du district d’Abidjan. La cyberactiviste “Succès”, agitatrice ouattariste, à l’origine de la diffusion d’une vidéo mensongère dévoilant prétendument les sévices auxquels des Ivoiriens auraient été soumis par des Nigériens - en réalité des images de 2019 provenant du Nigeria et n’ayant aucun rapport avec la Côte d’Ivoire - s’est livrée jeudi dernier à la police nationale. Elle a été condamnée à cinq ans de prison ferme et à 2 millions de FCFA d’amende dans le cadre d’une procédure de comparution immédiate. Fin du film ? Il est en tout cas très probable qu’elle - et les onze autres interpellés - soient les “Amadé Ouérémi” de cette séquence honteuse. Sacrifiés pour solde de tout compte. Les centaines de miliciens enragés qui ont pillé, blessé, effrayé ne seront sans doute pas inquiétés. Et les leçons profondes de cette histoire ne seront pas tirées.

“Un pouvoir de guerre civile”

Or ce qui s’est passé est bien plus inquiétant que ce qu’il paraît. Il s’agit d’une nouvelle manifestation d’une troublante réalité : le pouvoir d’Alassane Ouattara est structurellement “un pouvoir de guerre civile”. Il est né dans la guerre civile, il fait planer en permanence l’ombre de la guerre civile et il est jusqu’ici difficile d’entrevoir comment il prendra fin en dehors d’une guerre civile - ce qui n’est absolument pas souhaitable.

Développons. Les attaques a priori gratuites contre une communauté étrangère spécifique relèvent d’une certaine forme de rationalité. Elles interviennent au moment où des rationnements d’électricité - et d’eau - mettent à mal l’économie ivoirienne. Et elles touchent en premier lieu les travailleurs du secteur informel et autres journaliers qui sont les premières variables d’ajustement des entreprises quand des chocs inattendus se produisent. Or le ouattarisme a ceci de particulier qu’il agrège une masse de personnes appartenant au lumpenprolétariat (les plus pauvres d’entre les pauvres) et une minorité d'ultra riches, membres d’une bourgeoisie parasitaire et accaparatrice vouée corps et âme aux intérêts du grand capital international. De fait, la crise énergétique actuelle s’explique par les prédations diverses sur le secteur électrique, qui engraisse les frères Bouygues, les groupes Aga Khan et Axa… dont les complices inconditionnels sont au sommet de l’État.

La  logique du bouc émissaire

Face à l’appauvrissement économique d’un grand nombre “d’adorateurs”, il faut trouver un bouc émissaire. Cette fois-ci, le bouc émissaire a été “le Haoussa”. Le Haoussa qui, s’il est souvent tout aussi pauvre que son voisin ivoirien, peut donner l’impression d’être prospère parce qu’il gère de la liquidité dans le cadre de son “garbadrome” ou de sa quincaillerie.

On peut se dire qu’après tout, dans des contextes de difficulté économique et sous tous les cieux, les étrangers les plus fragiles - car la grande bourgeoisie internationale s’en sort toujours - sont toujours montrés du doigt. Certes. On peut toutefois noter que le “bord politique” qui a toujours accusé ses adversaires de xénophobie est celui dont les partisans succombent - pour rien, comme ça - à la xénophobie la plus primitive. 

Surtout, ce qui inquiète, au-delà de l’absence totale de fondement de ces pseudo représailles, c’est le caractère éruptif des attaques qui ont visé les Haoussas. C’est la rapidité avec laquelle la violence se secrète sur aucune autre base qu’une frustration latente et un désir de rapines, enrôle des centaines de désoeuvrés et se jette avec férocité sur les cibles du moment. Ce qui fait peur, c’est la profondeur d’une culture “milicienne” qui est née en 2002 avec la rébellion du MPCI et qui n’a cessé de se diffuser dans le corps de la société, se répliquant dans le camp gouvernemental d’alors (avec les “GPP”, “FLGO” et autres), puis devenant une sorte de monopole d’un pouvoir qui présente un masque avenant et républicain aux “partenaires extérieurs” et un visage moyenâgeux et profondément féodal en interne.

Si l’on traite ainsi le bois vert

Les miliciens ivres de haine qui ont failli commettre l’irréparable sur de pauvres immigrés nigériens la semaine dernière sont les mêmes qui ont “joué au football” avec la tête tranchée d’un militant de l’opposition à Daoukro. C’est le même logiciel politico-social fait d’ignorance, de chauvinisme tribal, de sentiment absolu d’impunité, de pauvreté et de frustrations instrumentalisées qui est à l'œuvre. 

“Si l’on traite ainsi le bois vert, qu’arrivera-t-il au bois sec ?”. Si un “rien du tout” faussement attribué à des gens qui se trouvent à environ 1500 kilomètres d’Abidjan entraîne de tels débordements, qu’arrivera-t-il quand l’on expliquera demain à ces loups fanatisés que le pouvoir est sur le point de changer de mains ?

Violence milicienne au Sud, culture djihadiste en sécrétion au Nord… l’avenir politique est lourd de menaces pour la Côte d’Ivoire.

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