Côte d’Ivoire : Ouattara peut-il gouverner sous le regard de Gbagbo ?

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Il est évident que, sauf cataclysme, le sujet monopolisera l’attention médiatique en Côte d’Ivoire dans les semaines qui viennent : le retour au pays de l’ancien président Laurent Gbagbo, blanchi des accusations infamantes de crimes contre l’humanité suite à un interminable procès à la Cour pénale internationale. Les débats et polémiques se multiplient, sur le “format” de son retour et autour d’un thème : réjouissances populaires ou pas ? Au départ, l’on a vu un responsable d’ONG de victimes de guerre, Issiaka Diaby, orchestrer de mini-manifs pour dire son hostilité au retour de l’ancien numéro un ivoirien. Puis, avec le temps qui passe, des personnalités du premier cercle autour d’Alassane Ouattara - Kandia Camara, bombardée chef de la diplomatie et Adama Bictogo, secrétaire exécutif du RHDP - sont sorties du bois. Pas vraiment pour s’opposer au retour dans son pays de Laurent Gbagbo, mais pour réclamer de lui qu’il rase les murs. Qu’il rentre “en catimini”.

L’enjeu est plus important que ne le laisse deviner la controverse. Il ne faut jamais oublier le projet de départ de la coalition qui s’est saisie de Laurent Gbagbo en avril 2011. “Monsieur Laurent Gbagbo n’existe plus !”, déclarait, victorieux, l’ancien ambassadeur de France en Côte d’Ivoire, Jean-Marc Simon. Fausse prophétie. Gbagbo existe, et il entend rentrer dans son pays. En dépit de tous ses efforts de civilité, le pouvoir ivoirien voit ce retour d’un mauvais œil.

La bataille politique ivoirienne est d’abord une bataille du récit

La preuve principale de ces mauvaises dispositions, c’est la condamnation de l’ancien président à 20 ans de prison pour “braquage” du siège national de la BCEAO. En ne prenant pas la décision de l’annuler via une loi d’amnistie par exemple, le pouvoir Ouattara s’assure de l’inéligibilité de “l’ennemi intime”. Et se réserve aussi le droit de le contraindre à nouveau à l’enfermement. Un choix qui s’avèrerait alors lourd de conséquences pour la paix civile. Mais il ne faut pas sous-estimer la folie des hommes.

La question de fond qui se pose est : Ouattara s’imagine-t-il gouverner un pays dans lequel Gbagbo vit en toute liberté ? Il a en tout cas tout fait pour l’éviter, depuis plus de dix ans. Deux aspects du retour de Gbagbo contrarient la posture du RHDP. 

Premièrement, ce retour remet en cause la stratégie du récit de l’actuel pouvoir. Car la bataille politique ivoirienne est d’abord et avant tout une bataille du récit. D’une part, celui du RDR désormais RHDP, qui se fonde sur une lutte supposée contre l’exclusion et la xénophobie, donc pour un renforcement des droits démocratiques. C’est ce récit qui lui a valu, à un moment de l’Histoire, le soutien de certaines voix sincèrement progressistes. Selon ce récit, le 11 avril 2011 est le jour de la victoire du camp du Bien, auquel s’est joint l’ancien colonisateur français, contre le camp du Mal, de la dictature et des crimes contre l’Humanité. D’autre part, le récit « pro-Gbagbo ». Celui du combat pour la nouvelle indépendance, contre la Françafrique, pour la souveraineté de la Côte d’Ivoire et du continent. Un récit que les crimes de l’armée française en 2004 puis le bombardement de la résidence officielle du président de la République et enfin le verdict de la Cour pénale internationale ont crédibilisé. Les adversaires de Laurent Gbagbo doivent admettre que face à tout cela, ce qu’ils peuvent présenter comme des compromissions avec Vincent Bolloré par exemple ne sont que de peu de poids. 

Un retour “à la Mandela” ?

Pendant ce temps, ceux qui avaient défendu à l’international et de bonne foi le récit ouattariste, ne peuvent que se sentir gênés face au troisième mandat et à la caricature d’élection qui l’a consacré, face à la culture milicienne qui permet de soumettre par la peur le corps social, et face au dernier prurit xénophobe contre les Nigériens au devant duquel se trouvaient les activistes du parti au pouvoir.

Un retour de Gbagbo « à la Mandela » consacrerait donc le triomphe du récit dont il est le porte-étendard. Et participerait à la délégitimation de la narration ouattariste, donc du ouattarisme, désormais vécu par les masses africaines comme un avatar d’une domination française conspuée et mise en crise en République centrafricaine et au Mali.

Au-delà de la question de la “narration” - qui est centrale car on sait depuis Antonio Gramsci que ‘l’hégémonie culturelle” précède “l’hégémonie politique” -, le retour de Gbagbo est un danger pour les “schémas de succession” du RHDP. Il suffit de lire entre les lignes l’étrange Constitution adoptée quelques semaines avant l’élection présidentielle pour comprendre que l’actuel régime ne compte pas ouvrir le jeu dans la perspective de 2025. Il ne serait pas étonnant, en réalité, que Ouattara fasse la passe à un vice-président toujours pas nommé avant la fin de son mandat, histoire de lui donner les moyens de s’imposer via la puissance de l’appareil d’État lors des élections de “confirmation” qui pourraient s’ensuivre. Le régime ivoirien n’a aucune intention de céder du lest sur la Commission électorale ou d’arrêter de faire voter les morts dans le Nord du pays. Il ne veut rien céder. Il ne peut rien céder, sauf à accepter un jeu démocratique honnête dont il ne se remettrait pas. 

Pour ces raisons, il a besoin d’une opposition faible et divisée. Le retour de Gbagbo et la consolidation de son alliance de raison avec Henri Konan Bédié ne sont donc pas de bonnes nouvelles pour les stratèges du RHDP. Même si Gbagbo se retire de la vie politique active, son autorité morale d’ancien président et sa légitimité historique seront des obstacles sur la route d’un RHDP qui n’imagine pas la possibilité d’une alternance. Il est frappant de noter que ceux qui donnent de la voix de manière ambiguë pour intimider les soutiens de Gbagbo ou Gbagbo lui-même sont encore et toujours les membres du premier cercle du pouvoir : Kandia Camara, Adama Bictogo. Eux (ou ceux qui les encouragent) se voient déjà, en haut de l’affiche… Le retour de l’ancien numéro ivoirien n’est donc pas “une petite affaire”. Il dérange au-delà de ce qu’on peut percevoir jusqu’ici...